Histoires sans frontières
MARIA CHIARA
ELDA, Chirurgienne vasculaire, Vice-présidente de MSF
Mais d’où elle tire toute cette énergie ?!?
Elle pourrait être ma grand-mère. Sauf qu’à cette heure ma grand-mère est sûrement devant la télé, alors qu’elle, elle me traine à un congrès de chirurgie vasculaire en Sicile. Et moi, je m’efforce de suivre son rythme.
C’est la vice-présidente de Médecins Sans Frontières et c’est aussi ma prof de chirurgie vasculaire. C’est mon modèle.
Je lui demande : « Prof, quand vous vous êtes spécialisée, il y avait combien de femmes dans votre promo ? »
Elle me répond : « À l’époque, j’étais la seule. Tous les jours, l’assistant du professeur me demandait : “Mais qu’est-ce que vous faites encore ici ? La place des femmes est en pédiatrie !”. Si je suis restée en chirurgie c’était surtout pour lui montrer qu’il avait tort.
Même si je n’ai pas pu commencer tout de suite les missions humanitaires. J’ai dû attendre mes cinquante ans pour partir au Burundi, parce qu’on m’avait dit que si je voulais faire carrière à l’université, je devais abandonner l’idée saugrenue d’aller opérer dans des endroits dangereux. »
« Prof, moi aussi j’aimerais participer à des missions humanitaires ! Mais mon copain ne veut pas, il dit que c’est dangereux et que si je veux fonder une famille je dois me sortir ces idées de la tête. »
La prof s’arrête net et se plante devant moi : « Alors quitte-le ! Tu ne devrais pas rester avec quelqu’un qui t’empêche de vivre une expérience professionnelle et humaine que toi, tu juges importante. Pour exercer des professions exigeantes, les deux seuls critères requis sont de le vouloir fortement et de tomber amoureuse d’une personne qui ne nous met pas de bâtons dans les roues. L’idylle finit par passer tôt ou tard, et si elle ne se transforme pas en quelque chose de plus profond, l’histoire se termine. Si en plus ton partenaire est convaincu que la place de la femme est dans la cuisine, alors quitte-le tout de suite. Être avec une personne intelligente est un critère fondamental. Un point c’est tout ! »
Mes chers, travailler pour MSF est une expérience qui ouvre le cœur ! Dans des régions du monde où la santé est encore un luxe réservé aux riches, nous soignons quiconque gratuitement, et ça, c’est une véritable révolution. Quand on prête le serment d’Hippocrate, nous, les médecins, nous engageons à soigner chaque patient avec le même scrupule et le même engagement, indépendamment de son ethnie, de sa religion, de sa nationalité, de sa condition sociale ou de son idéologie politique.
Chez MSF, les standards minimaux d’assistance sont toujours garantis. Imaginez qu’en cas de catastrophes naturelles, nos logisticiens sont capables d’installer un hôpital en quarante-huit heures, avec tout le nécessaire pour assurer deux ou trois jours d’interventions chirurgicales. Mais ce qui m’impressionne le plus, c’est l’hôpital gonflable ! Vous avez déjà vu les structures gonflables pour enfants ? C’est le même principe. On pose une bâche spéciale au sol, on place dessus la structure gonflable, on branche le générateur, et voilà ! En un quart d’heure, vous avez un petit hôpital composé d’une série de tentes pneumatiques dotées de tous les services et entièrement autonomes en énergie et en eau !
Mais vous savez ce que j’aimerais réussir à introduire aujourd’hui chez MSF si j’avais une baguette magique ? Je voudrais que les internes des dernières années puissent déjà opérer avec MSF, au moins dans les contextes les moins dangereux. Travailler dans un contexte avec des ressources limitées oblige les médecins à compter sur ce qu’ils ont étudié, mais surtout sur leurs mains et sur leurs yeux. Se mettre à l’épreuve avec MSF quand on est encore interne ferait de vous un médecin différent pour toute la vie. J’en suis convaincue. » Voilà ce que me dit Elda.
Le personnel de bord nous invite à éteindre nos téléphones. Je prends mon smartphone, ouvre la discussion avec mon copain et tape rapidement, avant d’y repenser: « Marco, je partirai pour une mission humanitaire. C’est important pour moi et donc pour nous, si tu tiens à moi. On en parle dès que je rentre à la maison. Mais je ne changerai pas d’idée. » J’ajoute trois cœurs, j’envoie, et cette fois j’éteins vraiment mon téléphone.
ALESSIA
CANDIDA, 38 ans, responsable de la communication
Assis devant la porte d’embarquement, deux personnes âgées regardent autour d’elles avec inquiétude. Dans une valise cabine, ils ont entassé des vêtements, et dans l’autre, des gâteaux de Catane pour leurs petits-enfants. Ils vont à Milan, rendre visite à leur fils et à sa famille.
Devant eux passe un groupe de jeunes avec piercings et tatouages. L’homme du couple remarque :
« Notre fils ne s’est jamais fait de tatouage ; c’est un homme très sérieux, il ne pense qu’au travail et à la famille. Que le Seigneur le bénisse. »
Sa femme, en entendant le nom du Seigneur, se signe aussitôt.
« Chaque génération a sa mode. »
« Mais là, il ne s’agit pas de mode, il s’agit de décence. Ici les garçons ressemblent à des filles, et les filles à des garçons. Moi, je n’y comprends plus rien. Des extraterrestres, voilà ce qu’ils sont. »
Sur le siège libre à côté d’eux s’assoit une femme. Elle parle au téléphone avec beaucoup d’ardeur. Elle finit par raccrocher.
« Goddamn motherfucking shit. »
Pas besoin de traducteur pour comprendre qu’il s’agit d’une série d’imprécations.
Puis elle s’adresse en italien aux deux personnes âgées :
« Excusez-moi de vous avoir dérangés avec mon appel. Mais savez-vous qu’en ce moment, au Tchad, il y a une crise humanitaire sans précédent qui concerne au moins trois cent mille personnes ? »
« Bien sûr que non vous ne le savez pas ! Personne ne le sait, parce que les journalistes ne publient pas les dépêches que je leur envoie ! Le Tchad est un pays africain qui, à l’est, à la frontière avec le Soudan et le Darfour, a un camp de réfugiés qui… »
L’homme du couple demande, perplexe :
« Excusez-moi, mademoiselle, mais les Darfour, ce n’étaient pas des bonbons ? »
« Non, ça ce sont les Dufour ! »
« Quoi qu’il en soit, dans ce camp de réfugiés il y a des milliers de personnes qui n’ont rien d’autre que quelques tentes, vous comprenez ? Récemment, j’ai rencontré un garçon du Darfour qui vivait là avec sa femme et un petit enfant. Deux ans avant, les guérilleros avaient incendié le village voisin et il avait dû fuir avec sa femme, qui était enceinte de neuf mois. Ils ne pouvaient pas attendre l’accouchement : rester là où ils étaient signifiait mourir à coup sûr. Ils ont marché toute la journée et le soir, ils se sont arrêtés dans un village déjà abandonné. Ils sont entrés dans une cabane et se sont installés par terre.
Mais pendant la nuit, elle est entrée en travail. Ils étaient seuls, inexpérimentés, dans un village désert. Lui ne savait pas comment l’aider, alors il a couru à la lumière des étoiles jusqu’au village le plus proche pour chercher une sage-femme. À l’aube, sa femme, aidée par la sage-femme, a mis au monde le petit Ali. »
« Oh Seigneur, comme Marie et Joseph », commente la dame.
« Exactement, mais plus de deux mille ans plus tard ! Ils sont restés deux jours dans cette cabane abandonnée pour qu’elle reprenne des forces, puis ils se sont remis en route, jusqu’à ce qu’ils réussissent à franchir la frontière et à atteindre le camp de réfugiés. Maintenant, ils survivent grâce à l’aide humanitaire dans une sorte de tente faite de branches et de tissus. Leur enfant n’est pas enregistré à l’état civil, il ne figure pas dans les statistiques, vous comprenez ?
Ali est un enfant qui n’existe pas ! Et il n’existe pas parce que les journaux ne veulent pas publier la nouvelle de cette urgence humanitaire, bon sang ! »
« Vous êtes journaliste de guerre ? » lui demande la dame.
« En quelque sorte. J’ai étudié la communication et la coopération internationale parce que je voulais devenir journaliste. Puis, début 2014, je suis partie avec une organisation humanitaire pour le Soudan du Sud, où venait d’éclater un conflit. Quand je suis arrivée au camp de réfugiés, j’ai réalisé qu’il n’y avait r-i-e-n.
Moi qui parle même aux murs, pendant deux jours, je n’ai pas réussi à trouver mes mots. Je pensais : hier j’étais à Rome en train de choisir quel après-shampoing emporter, et aujourd’hui je suis dans un camp de réfugiés, entourée de personnes qui n’ont r-i-e-n, avec à l’extérieur des milliers de morts entassés qui attendent d’être enterrés. Les mots, ainsi que tout ce que j’avais étudié et imaginé, ont été balayés en un instant.
Le troisième jour, il y a eu en moi comme un déclic et j’ai compris que j’étais exactement là où je voulais être, en train de faire ce que je voulais vraiment faire : témoigner. C’est un travail dur, mais extraordinaire, je vous l’assure.
Ensuite j’ai réussi à entrer chez Médecins Sans Frontières et me voilà. Pour MSF je fais deux choses : je recueille des informations sur la situation politique et sociale des pays où nous avons nos missions, afin de partager avec ceux qui travaillent sur place les informations qui leur sont utiles. Et puis je transmets aux médias les nouvelles de ce que nous faisons, parce que souvent nous sommes là où les autres n’arriveront jamais, et si nous n’en parlons pas, personne n’en parle. Nous sommes la voix de ceux qui n’en ont pas. »
« Mais vous êtes libres de parler dans tous les pays du monde, même ceux avec des dictateurs ? » demande l’homme du couple.
« Malheureusement, dans certains pays, c’est plus difficile : il y a le risque que les projets soient bloqués et qu’ils se vengent sur notre personnel local. Dans ces cas-là, nous devons évaluer avec beaucoup de prudence ce qu’on veut faire : d’un côté, nous ressentons fortement la nécessité de témoigner ; de l’autre, il y a la volonté de continuer à soigner les personnes et de protéger nos collègues. »
Son téléphone sonne. Elle sourit aux deux personnes âgées et s’éloigne pour répondre.
« Antò », dit la femme à son mari, « dès qu’on rentre à Catane, tu dois aller immédiatement à la banque, il faut qu’on fasse un versement à cette organisation. Tu as compris ? »
Le mari soupire et dit : « Voilà, maintenant on fait aussi des dons aux extraterrestres. »
La femme se retourne furieuse, juste pour s’apercevoir que son mari se moque d’elle :
« Bien sûr que j’y vais, à la banque : cette femme m’a rebattu les oreilles, mais elle est drôlement douée. »
ISABELLA
« Bien, alors on se parle vendredi à 10 heures pour l’entretien. Mon CV en deux mots ? Écoutez, le résumer en deux mots, c’est impossible. Je vous l’envoie par e-mail, d’accord ? Excusez-moi, mais je dois vraiment vous laisser. »
En deux mots, eh bien, on pourrait la définir ainsi : Maria Cristina, anthropologue pour Médecins Sans Frontières, 62 ans.
Mais ce serait vraiment réducteur. Ce serait couper à la hache des morceaux de sa vie qui font d’elle la personne qu’elle est aujourd’hui.
C’est vrai, maintenant elle travaille pour Médecins Sans Frontières, mais elle est entrée dans l’organisation grâce aux cinquante années de vie aventureuse qu’elle avait accumulées jusqu’en 2010, quand elle a déposé sa candidature. Jusqu’à ce moment-là, elle avait travaillé d’abord comme styliste, puis comme costumière créative ; elle avait voyagé au Mexique et décidé finalement de rester y vivre. Ont suivi des études en anthropologie, un travail sur les dessins et les tissus mayas, la rédaction de livres et d’articles. Enfin, le retour en Italie et l’intérêt pour l’anthropologie médicale, c’est-à-dire le rapport entre territoire et santé, maladie et mort. Et donc Médecins Sans Frontières.
« Comment dire en deux mots qui nous sommes vraiment ? Comment expliquer que j’aime les urgences, les situations où mon œil d’anthropologue réussit rapidement à voir et à évaluer des aspects que les autres ne perçoivent pas ? »
Sa première mission fut au Guatemala, pendant trois mois. Puis, en Guinée, a éclaté l’épidémie d’Ebola, où le taux de mortalité dû au virus était très élevé et les conditions de vie extrêmement dangereuses.
Le centre Ebola de MSF s’appelait Centre d’Isolation, mais le terme « isolation » n’était pas traduisible dans la langue locale. Trouver un nouveau nom était donc très important ; on a opté pour Centre de soins, même si, dans cette première phase, sur cent personnes qui entraient, seules cinq parvenaient à guérir. Personne ne savait ce qui se passait dans cet hôpital, mais une chose était certaine : dans cet endroit, on mourait. Que l’on meure aussi en dehors semblait une vérité de peu d’importance.
Elle s’était creusé la tête pendant plusieurs jours pour trouver comment communiquer à l’extérieur ce qui se passait à l’intérieur et, à la fin, elle a décidé, en accord avec le reste de l’équipe, de faire appel à un vidéaste local pour documenter la vie dans la structure. Dans la vidéo, l’homme a montré comment les patients étaient soignés et le professionnalisme du personnel, il a recueilli les témoignages de ceux qui avaient guéri et de leurs familles.
La vidéo a ensuite été confiée aux survivants, ces rares patients qui avaient survécu au virus. Lors de la projection, on a aussi créé des moments utiles pour expliquer les mécanismes du contagion.
« Si je l’avais expliqué moi-même, femme blanche d’un étrange hôpital où les patients mouraient au lieu de guérir, je n’aurais jamais obtenu le même résultat. »
Je suis retournée en Guinée une deuxième fois, puis une troisième, et à ce moment-là mes collègues des ressources humaines m’ont imposé de m’arrêter. Cela m’avait semblé une décision injuste, mais ensuite j’ai compris qu’ils avaient eu raison, qu’on ne peut pas vivre trop longtemps en urgence, parce qu’on se fait happer dans un tourbillon contre nature, où l’attention extrême à éviter la contagion devient une seconde peau.
« Ce n’est que lorsque je rentre à la maison que je prends vraiment conscience de ce que j’ai vécu, du danger et de la fatigue. Les départs sont faciles, les séjours passent, les retours sont particulièrement difficiles. »
Chaque collaborateur de MSF a ses manies ; celle de Maria Cristina, la mienne, est de découvrir qui prend les décisions en matière de santé dans chaque lieu où je pars en mission. Penser qu’il s’agit des anciens ou des chefs de village est un héritage romantique et vaguement colonial. Parce qu’au Congo, par exemple, vous savez qui contribue vraiment à façonner l’opinion publique en matière de santé ? Les très jeunes qui connaissent le français, et qui, ainsi, peuvent accéder aux informations qui arrivent de l’extérieur du village.
C’est pour ça que Maria Cristina — toujours moi —, dans ce pays, a proposé une idée bizarre, qui, de manière surprenante, a été immédiatement approuvée par ses collègues. Elle a écrit, avec un jeune rappeur local, une chanson entraînante, au rythme endiablé, qui contenait une synthèse des informations que Médecins Sans Frontières voulait diffuser sur le virus.
En très peu de temps, dans les villages alentour, tout le monde dansait et chantait la même chanson.
C’est pour cela que j’aime tant Médecins Sans Frontières : pour sa neutralité, qu’elle conserve grâce à son indépendance économique ; pour les soins gratuits ; pour sa volonté de donner une voix à ceux qui ne l’ont pas. Mais aussi parce qu’elle accepte la créativité originale d’une anthropologue excentrique comme moi !
NICOLE
MIRELLA, 40 ans, psychologue.
Je regarde ma montre. J’ai encore un peu de temps avant que l’avion de mon compagnon atterrisse. Cette fois, nous n’avons pas réussi à partir pour la même mission, et nous avons été propulsés dans le monde dans deux directions différentes. Mais au moins, nous rentrons le même jour. Ce sera beau et étrange de nous retrouver, de parler de deux réalités différentes : la Palestine et le Congo. Il nous faudra laisser décanter les souvenirs, les émotions, les rencontres, et reprendre contact avec notre maison et notre vie ensemble.
« Hé ! » je proteste contre une femme qui m’a bousculée violemment. Mais elle continue à parler avec fougue à son amie et ne s’excuse même pas.
« Moi, les adolescents d’aujourd’hui, je ne les comprends plus ! Ce sont des martiens ! » je l’entends s’exclamer avec colère en s’éloignant.
« Mais est-ce que tu les écoutes vraiment, les adolescents ? » j’aimerais bien lui demander. Parce que, en tant que psychologue, je crois que c’est ça le problème : nous ne les écoutons plus. C’est vrai que la technologie a provoqué des changements significatifs dans les relations, mais les traits essentiels des adolescents et leurs émotions profondes, je les retrouve identiques dans chaque coin de la planète où j’opère comme psychologue de MSF.
Aujourd’hui, les jeunes ont plus peur qu’il y a trente ans : ils perçoivent l’avenir comme dramatique et chaotique. Ils sont exposés à un excès d’informations et d’images : ils voient beaucoup de choses, mais ne vivent pas réellement les rencontres. Et pourtant, le désir d’exprimer son opinion est un besoin primaire des adolescents, dans tous les pays du monde. Alors ce que j’aimerai demander à cette femme c’est : « Offres-tu un espace, un temps et un lieu sûrs pour que ceux que tu appelles martiens puissent s’ouvrir et se raconter ? »
Il aurait fallu qu’elle connaisse Louis, en Haïti. Là-bas, la population vit depuis longtemps une dramatique guérilla urbaine entre bandes, qui enrôlent les gamins dès qu’ils sont capables de tenir une arme en main. MSF a un projet pour les déplacés internes qui fuient leurs maisons et se réfugient dans des lieux protégés : terrains de sport, gymnases, cours d’école. Louis était un garçon volontaire, avec des qualités de leader. Fanfaron, il s’était proposé pour nous aider à rassembler les gamins afin de les faire participer à nos activités.
Quand nous avons commencé à parler avec eux de rêves et de peurs, Louis a proclamé qu’il voulait devenir le chef local de la guérilla pour s’assurer une position de pouvoir et donc une vie sûre. Il ne parvenait pas à évaluer ni le danger personnel d’être tué, ni le danger social de reproduire un modèle nuisible : il projetait seulement le rêve d’une réalisation personnelle. Et pourtant, tout en se montrant toujours un peu frimeur, il a continué à participer à nos ateliers jusqu’au jour où il nous a confié avoir changé d’idée sur son avenir : il ne voulait plus devenir chef de bande, mais travailler avec MSF. En particulier, il nous a expliqué qu’il voulait aider les autres enfants à trouver un espace protégé de jeu et de croissance, comme celui qu’il avait expérimenté là avec nous.
« On reçoit beaucoup d’aides pratiques — vêtements, cahiers, nourriture — mais il reste toujours difficile de trouver un espace pour nous », nous a-t-il dit. Il voulait dire un espace sûr où être écoutés, où réfléchir à ses propres fragilités et émotions.
C’est pour ça que je travaille pour MSF : parce que c’est une organisation qui ne perd jamais de vue le besoin psychologique et assure espace, écoute et voix à l’individu, même dans des situations d’extrême urgence humanitaire.
Voilà, cet aéroport, avec des personnes de nationalités et religions diverses, avec des souvenirs et des destins différents, avec des rêves et des expériences qui se croisent, partent et arrivent, ressemble beaucoup à Médecins Sans Frontières. Travailler pour eux signifie pour moi me remettre constamment en jeu, remodeler ce que je sais sur la base de la culture du lieu. Nous, le personnel de MSF, devons écouter la culture locale et la comprendre pour pouvoir ensuite imaginer un projet.
Alors que je marche dans l’aéroport, je croise une famille avec trois enfants qui traînent, en fonction des possibilités de chacun, des petits trolleys. J’aime les jeunes voyageurs. Surtout maintenant que tout est virtuellement plus proche, mais peut-être émotionnellement plus lointain. Je suis devenue psychologue parce que j’étais intéressée par l’âme humaine, les choix, les limites et les possibilités. Je suis entrée à MSF parce que je ne voulais plus ignorer ce qui se passait loin de moi, dans des lieux peu connus, qui n’attirent jamais l’attention des médias. Parce que le gamin d’Haïti a le même droit d’être écouté que le martien italien. Parce que ce sont nos histoires qui nous soignent, si nous nous accordons le temps de la rencontre.
Et puis, voilà, au fond du couloir, je le reconnais d’abord à sa casquette, puis à sa démarche, enfin à son sac à dos qui dépasse de ses épaules. C’est lui ! Je cours vers lui et tout le reste s’efface.
SIMONE
Moussa, 32 ans, médiateur interculturel
« Si je peux, je vous donne volontiers un coup de main », dis-je en aidant deux dames à soulever leurs sacs à dos. Les personnes déjà assises se tournent pour me regarder. Je sais que ma voix est différente de celle des Blancs, elle est plus caverneuse, plus grave. Dans ma bouche, les sons résonnent avant de sortir. Un jour, une collègue m’a dit :
« Dans ta voix résonnent les tambours de ta terre. »
Je suis né en Côte d’Ivoire et je suis arrivé en Italie il y a douze ans, à Lampedusa. Je ne veux plus penser à ce voyage, c’est de l’histoire ancienne. J’avais vingt ans et aucune idée de ce que serait mon avenir : je voulais seulement vivre honnêtement et en paix.
Aujourd’hui j’habite en Sicile, je travaille, je suis heureux. Je suis médiateur interculturel pour MSF ; je m’occupe des migrants qui parlent mon dialecte ou le français, qui est la langue officielle de presque tous les États africains.
Je suis le pont entre le médecin, l’infirmier, le psychologue d’un côté et le migrant de l’autre.
Je ne traduis pas seulement la langue, je traduis la culture. Je fais passer les mots, les comportements, les gestes, l’intonation d’une culture à l’autre. Des choses qui, dans une culture, sont positives et qui, dans une autre, peuvent être perçues comme menaçantes.
Par exemple, regarder quelqu’un droit dans les yeux. En Italie, c’est un signe d’accueil, d’écoute, d’attention ; chez nous, en Côte d’Ivoire, au contraire, c’est considéré comme impoli. Si on ne le traduit pas, les personnes ne parviennent pas à se comprendre et à se faire confiance. La confiance… quel mot magnifique ! Créer la confiance est l’objectif de mon travail.
Mon travail est difficile, compliqué, stressant, mais il vaut toujours la peine d’être fait. Les migrants qui arrivent sur les côtes italiennes ne peuvent pas s’en sortir seuls, parce qu’ils risquent de se perdre eux-mêmes. Notre travail fait la différence.
MSF a un projet de première prise en charge pour les migrants qui débarquent en Italie. Nous apportons un soutien psychologique immédiat aux survivants des naufrages, au moment extrêmement difficile où ils réalisent qu’ils sont en vie, mais qu’ils ont perdu un fils, un frère, un ami. Ils se retrouvent dans un pays dont ils ne connaissent ni la langue ni les codes de communication, et les mots et les gestes des Blancs peuvent leur sembler incompréhensibles.
Je ferme les yeux. Dans l’obscurité de mes paupières baissées se forment les visages de ceux que j’ai rencontrés au fil des ans. Je me souviens d’un garçon arrivé en Italie à bout de forces. Ses cicatrices et son apathie racontaient les tortures subies en Libye. Il ne voulait plus vivre, tout ce qu’il voulait c’était dormir.
Pour un Africain qui arrive après un long voyage à travers l’enfer de la Méditerranée, me trouver moi, un autre Africain avec qui pouvoir parler, c’est fondamental. Il se reconnaît et se sent reconnu. Il m’appelle tout de suite « mon frère », me demande conseil, me supplie de dire quelque chose aux Blancs. Pour eux, je suis la garantie que ce que disent ou font les Blancs ne leur fera pas de mal.
Tout le monde parle de la Méditerranée comme du plus grand cimetière du monde. C’est parce qu’ils n’ont pas vu le désert que les migrants sont obligés de traverser pour arriver en Libye. Un désert de sable et d’os, où les véhicules perdent la piste, où le carburant s’épuise et, tout autour, tu ne vois que dunes et chaleur. Là où celui qui trébuche, qui se plaint ou qui tombe, est abandonné là pour mourir.
Ceux qui partent savent que le voyage sera dangereux, mais personne ne leur a jamais parlé de ce désert brûlant ni de cette mer qui engloutit des bateaux dégonflés. Quand il en prend conscience, quand son horizon est fait de dunes affamées réclamant de nouvelles victimes, quand, en pleine tempête, il tente de vider de ses mains l’eau qui envahit le bateau en train de couler, il ne peut plus revenir en arrière. Il ne peut qu’avancer et prier de ne pas mourir.
C’est dur d’écouter ces histoires. Il faut du courage et de l’engagement. Et je sais que j’en ai, pour moi et pour eux. Il y a douze ans, je ne savais pas donner une couleur ni une forme à mon avenir.
C’était seulement un vague espoir sans contours. Aujourd’hui j’ai les mots pour le dire : mon avenir, c’est moi. Tout dépend de moi.
Je regarde à travers la vitre le ciel infini et je ne peux m’empêcher de sourire. Parce que je sais exactement qui je suis. Je m’appelle Moussa, j’ai trente-deux ans, je suis médiateur interculturel pour MSF. J’occupe avec dignité ma place dans le monde.